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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 18:27

Dans les relations judéo-chrétiennes en France, nous pensons d’abord aux pionniers que furent Jules Isaac, Edmond Fleg, et tant d’autres que nous avons pris l’habitude de côtoyer. Et après tout, il est bien naturel que nous soyons tournés d’abord vers l’univers francophone. Et pourtant, comment pourrait-on ignorer ce qui se fait de formidable dans des pays qui nous sont si proches, comme l’Italie du vingtième siècle ?

Ainsi, si l’on voulait décerner une récompense pour la vie la plus longue vécue dans le domaine des relations judéo-chrétiennes, il semble très probable que le prix irait à Mme Lea Sestieri. (rappelez-vous : nous vous en avons parlé ici.)

L'un des chercheurs les plus respectés et les plus prolifiques de l'Italie dans le dialogue judéo-chrétien moderne, Lea Sestieri vient d’avoir 103 ans le mois dernier et, jusqu'à très récemment, elle était encore très impliquée dans la communauté juive, offrant ses réflexions ancrées dans une vie longue et riche au service de cette amitié inter-religieuse, en Italie et ailleurs.

(Les lignes qui suivent doivent beaucoup à la traduction libre par nos soins d’un article de Marco Morselli – Italia Ebraica, giugno 2013 sur Moked.it).

Lea Sestieri est née à Rome le 31 mai 1913, dans une fratrie de cinq enfants, fille de Sabatino Settimio Sestieri et de Margherita Toscano. M. Sestieri, professeur de comptabilité dans les collèges, travaille avec son oncle Giuseppe Pitigliani, qui a fait don à la communauté juive de Rome du bâtiment qui abrite aujourd'hui le centre juif italien. La famille vit alors Via Catalana, à côté de la Grande Synagogue. Lea fréquente le Lycée Visconti, puis s’inscrit en 1931 à la Faculté des Lettres de la Sapienza, se spécialisant dans les langues sémitiques. Son professeur à l'Université est Umberto Cassuto, qui propose à la brillante étudiante de suivre aussi ses cours au Collège rabbinique italien. C’est ainsi que Lea, en tant qu’auditrice, est devenue la première femme à suivre les cours du CRI (Collège Rabbinique Italien), tout en y travaillant également en tant que bibliothécaire.

 

Diplômée en 1935, elle épouse l’année suivante, Umberto Scazzocchio, alors secrétaire de la Communauté Juive de Rome. Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés précisément dans ce bâtiment du Lungotevere Cenci qui abritait alors les deux institutions. En 1936, le jeune couple se déplace en Érythrée (Ethiopie, colonie italienne), où Umberto travaille comme avocat et où Lea enseigne les Lettres au Lycée italien d'Asmara. Lea est également nommée Conservatrice des manuscrits éthiopiens de la Bibliothèque d'État. En 1938, naît leur fils Claudio, au moment même où, avec l'entrée en vigueur des lois racistes, Lea est licenciée et Umberto doit travailler en secret pour des collègues « aryens ». Son frère Giuseppe, qui avait déjà émigré en Uruguay, leur obtient alors un visa.

 

Les Scazzocchio réussissent à le rejoindre en 1941. Partant de Rome en train, ils traversent la France de Vichy et l'Espagne de Franco, arrivent au Portugal et, de là, réussissent à embarquer pour l’Amérique du Sud. Les autres membres de la famille parviennent également à se sauver : Virginia (épouse Della Seta) à Montevideo, Felicità (épouse Pisterman) à Buenos Aires. Aldo avait été éloigné à Gorgoglione en Basilicate, (entre Potenza et Matera, dans le pied de la botte italienne). Après la guerre, Aldo - qui avait déménagé à Isola Liri pour prendre soin de l'usine de papier de la famille qui l’avait accueilli - décida de donner la maison de Via Catalana à la Communauté. C’est la maison dans laquelle vit encore une autre grande personnalité italienne du judaïsme: Rabbi Elio Toaff.

Munie d’une lettre de présentation du Père Giuseppe Ricciotti qui avait été son professeur à La Sapienza, Lea obtient une chaire de langue et de littérature grecques à l'Université de Montevideo (Uruguay) et s’implique totalement dans une activité extraordinaire d’enseignement de la Bible et de la culture juive dans différentes institutions.

Elle fonde et dirige le magazine séfarade « Amanacer » (Aube, lever de soleil). Umberto, qui avait été vice-président de « Liberté italienne » (l'association des exilés anti-fascistes), crée, dans l’après-guerre, deux programmes de radio très suivis: un bulletin d'information et un programme de culture italienne. Il entame également une carrière consulaire qui le conduira plus tard au Brésil, en Argentine et en Suisse. En plus d'enseigner à l'Université, Lea collabore avec le Adei Wizo (Associazione Donne Ebree d’Italia – Association des Femmes juives d’Italie – faisant partie de la WIZO : Women’s International Zionist Organization) : elle donne ainsi beaucoup de conférences et participe à de nombreuses réunions du dialogue judéo-chrétien. Elle collabore également avec Monsieur Chouchani, l'un des personnages les plus mystérieux du judaïsme du XXe siècle, maître vénéré du Talmud de Emmanuel Levinas et Elie Wiesel, qui l’ont honoré avec respect et émotion. Pendant deux ans, en 1968-70, Lea enseigne la langue grecque et la littérature à l'Université de Beer Sheva (alors pas encore indépendante de l'Université de Jérusalem) et même l’italien à l'Université de Tel Aviv. Ensuite, pour une dizaine d'années, elle et son mari déménagent à Locarno (Suisse italienne).

En 1979, ils rentrent en Italie. Umberto meurt en 1981. Lea obtient un poste d'enseignante – « Judaïsme post-biblique » - à l'Université pontificale du Latran, dirige la série « Le Radici » (les racines) pour la maison d’édition Marietti, elle fonde, avec d’autres, l'Amitié judéo-chrétienne de Rome (dont elle est toujours présidente d'honneur), elle collabore à la « Rassegna Mensile di Israele » (Revue mensuelle, née en 1925, interrompue entre 1939 et 1948, à cause des lois raciales italiennes), participe aux colloques judéo-chrétiens des Camaldoli (rencontres initiées par la congrégation des Camaldules depuis 1980 et qui regroupent chaque année de nombreuses associations du dialogue judéo-chrétien), elle tient des conférences à l' Adei, participe au SIDIC (Service international de documentation judéo-chrétienne), aux réunions du SAE (Segretariato per le attività ecumeniche, fondé par Maria Vingiani, dont nous reparlerons), écrit des livres et publie des articles et des commentaires. En 2000, le Vatican a même publié sur son site Internet une étude de Lea Sestieri intitulée : "Les racines juives du Saint Esprit".

Pour célébrer Lea, de nombreux arbres ont été plantés par l'AEC (Amitié judéo-chrétienne) en Israël, dont Lea est présidente d'honneur, par la fédération des AEC (Amitié Judéo-Chrétienne d’Italie), par les colloques Camaldules, par le SAE, (Secrétariat pour les activités oecuméniques), par de nombreux amis. Nombreux sont aussi ceux qui, de diverses parties du monde ont envoyé leurs vœux.

 

Parlant du pèlerinage du pape Jean-Paul II en Israël en l'an 2000, Lea Sestieri écrivait: "Ce que je pense, c’est que j’ai passé une grande partie de mon temps - près de 50 ans - à la réconciliation entre juifs et chrétiens, en essayant d'aider les non-Juifs à comprendre qui nous sommes, ce qu’est le judaïsme, ce que nous vivons et pratiquons. En tant que personne impliquée dans ce travail, je sens que les empreintes laissées par les pas tremblants du pape en Israël ne peuvent plus être effacés, et sont devenus une partie intrinsèque de la réconciliation de l'Eglise avec les juifs, c’est-à-dire les personnes qui lui ont fourni ses racines - racines sans lesquelles elle ne serait jamais née. »

Et, comme le disait Lea Sestieri dans un entretien à l’occasion de son 90e anniversaire : " La chose la plus importante de toutes est l'action." Eh bien aujourd’hui, dans son second siècle, le Dr Lea Sestieri continue toujours d'inspirer une nouvelle génération de jeunes chercheurs et leaders interconfessionnels avec ses écrits, ses conseils et son exemple.

Buon  compleanno, Lea, da parte di tutti i tuoi amici francesi.

 

 

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